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De l’antijudaïsme à l’antisémitisme, les racines de la question juive

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De l’antijudaïsme à l’antisémitisme, les racines de la question juive

Message  ivo le Mar 27 Oct - 13:09

De l’antijudaïsme à l’antisémitisme, les racines de la question juive
http://www.humanite.fr/2009-10-26_Idees-Tribune-libre-Histoire_De-l-antijudaisme-a-l-antisemitisme-les
Dans un propos magistral, Élisabeth Roudinesco décortique, depuis les Lumières émancipatrices jusqu’au négationnisme contemporain, l’énigme de la judéité en montrant comment l’existence et le rôle d’Israël cristallisent le débat idéologique et politique.

Retour sur la question juive, d’Élisabeth Roudinesco. Éditions Albin Michel, 2009, 320 pages, 20 euros.

Ce nouveau livre d’Élisabeth Roudinesco aurait aussi bien pu s’intituler Retour de la question juive. Il part en effet d’un constat, terrible, mais que tout le monde peut faire : le conflit israélo-palestinien, non résolu depuis la création d’un « État des juifs » en Palestine en 1948, exacerbé par l’occupation de toujours plus de terres arabes palestiniennes, « est désormais au cœur de tous les débats entre intellectuels ». Qu’ils soient juifs ou non, constate l’auteur, ils n’hésitent pas à s’envoyer à la figure la pire de toutes les injures, celle de l’antisémitisme, qui vise notamment ceux qui osent critiquer Israël.

La citation qui ouvre le livre de l’historienne et psychanalyste plonge au cœur du problème. C’est une phrase criée aux soldats israéliens venus les déloger d’une colonie installée dans la ville d’Hébron, par de jeunes colons juifs : « Des nazis, voilà ce que vous êtes, vous êtes pire que les Arabes ! » Ainsi, des juifs traitent d’autres juifs de« nazis ». Ils ne sont pas les seuls : la comparaison est souvent faite dans le monde musulman.

C’est cet abominable retour de la question juive que l’auteure questionne, cherchant dans l’histoire les racines du mal, mais aussi les antidotes : philosophie des Lumières, laïcité, universalisme. Elle distingue l’antijudaïsme chrétien de l’antisémitisme né en France, où il s’exprime avec force dans l’affaire Dreyfus. Il nourrira le sionisme, mais aussi les théories raciales et leur aboutissement ultime, le nazisme, et aboutira à la naissance d’une « nouvelle conscience juive ». Élisabeth Roudinesco montre, à travers des références nombreuses et précises, les débats intellectuels et politiques qui se sont déchaînés depuis deux siècles, opposant des écrivains mais aussi des savants, certains allant jusqu’à faire de la psychanalyse freudienne, une « science juive » et du marxisme, une « théorie juive » combattues comme telles par les antisémites. C’est l’occasion de très belles pages sur Freud, Hannah Arendt ou, plus près de nous, Derrida, Edward Said et Jean Genet.

Ces débats ont gagné l’Orient puis le monde avec la colonisation et la création de l’État d’Israël, né du sionisme et de la Shoah. La « question juive » aurait-elle pu se résoudre, selon le rêve de Herzl (décrit comme un exemple de « haine de soi ») par la création d’Israël ? La polémique a fait rage dès le début du sionisme au cœur de la communauté juive, opposant, parfois violemment, « universalistes » (Freud ou Einstein) et territorialistes qui ont fait du sionisme, un nationalisme devenu colonial. Car, la « terre promise est devenue terre conquise », au prix de la destruction d’un autre peuple, les Palestiniens. On n’est pas loin du « pêché originel d’Israël », dénoncé par les nouveaux historiens israéliens. Et tout près du cauchemar de Freud, qui voyait dans les conditions de la création d’Israël le risque d’une « guerre perpétuelle » entre « juifs racistes et Arabes antisémites », voire de la destruction du judaïsme.

Aujourd’hui, la question juive s’appelle Israël, dans la mesure où cet État prétend devenir un « État juif pur », c’est-à-dire un état racial, non démocratique, refusant l’autre peuple.

En refermant le livre d’Élisabeth Roudinesco, on est tenté de se poser cette question : le judaïsme dans un seul pays ne risque-t-il pas de finir aussi mal que le socialisme dans un seul pays ? Certains, comme Philip Roth, ont répondu en proposant, à rebours du sionisme, le « diasporisme », c’est-à-dire le départ d’Israël de tous les juifs attachés aux valeurs du judaïsme.
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Re: De l’antijudaïsme à l’antisémitisme, les racines de la question juive

Message  Invité le Mar 27 Oct - 21:45

Comment le peuple juif fut inventé

Spoiler:
Comment fut inventé le peuple juif

Les Juifs forment-ils un peuple ? A cette question ancienne, un historien israélien apporte une réponse nouvelle. Contrairement à l’idée reçue, la diaspora ne naquit pas de l’expulsion des Hébreux de Palestine, mais de conversions successives en Afrique du Nord, en Europe du Sud et au Proche-Orient. Voilà qui ébranle un des fondements de la pensée sioniste, celui qui voudrait que les Juifs soient les descendants du royaume de David et non — à Dieu ne plaise ! — les héritiers de guerriers berbères ou de cavaliers khazars.
Par Shlomo Sand

Tout Israélien sait, sans l’ombre d’un doute, que le peuple juif existe depuis qu’il a reçu la Torah (1) dans le Sinaï, et qu’il en est le descendant direct et exclusif. Chacun se persuade que ce peuple, sorti d’Egypte, s’est fixé sur la « terre promise », où fut édifié le glorieux royaume de David et de Salomon, partagé ensuite en royaumes de Juda et d’Israël. De même, nul n’ignore qu’il a connu l’exil à deux reprises : après la destruction du premier temple, au VIe siècle avant J.-C., puis à la suite de celle du second temple, en l’an 70 après J.C.

S’ensuivit pour lui une errance de près de deux mille ans : ses tribulations le menèrent au Yémen, au Maroc, en Espagne, en Allemagne, en Pologne et jusqu’au fin fond de la Russie, mais il parvint toujours à préserver les liens du sang entre ses communautés éloignées. Ainsi, son unicité ne fut pas altérée. A la fin du XIXe siècle, les conditions mûrirent pour son retour dans l’antique patrie. Sans le génocide nazi, des millions de Juifs auraient naturellement repeuplé Eretz Israël (« la terre d’Israël ») puisqu’ils en rêvaient depuis vingt siècles.

Vierge, la Palestine attendait que son peuple originel vienne la faire refleurir. Car elle lui appartenait, et non à cette minorité arabe, dépourvue d’histoire, arrivée là par hasard. Justes étaient donc les guerres menées par le peuple errant pour reprendre possession de sa terre ; et criminelle l’opposition violente de la population locale.

D’où vient cette interprétation de l’histoire juive ? Elle est l’œuvre, depuis la seconde moitié du XIXe siècle, de talentueux reconstructeurs du passé, dont l’imagination fertile a inventé, sur la base de morceaux de mémoire religieuse, juive et chrétienne, un enchaînement généalogique continu pour le peuple juif. L’abondante historiographie du judaïsme comporte, certes, une pluralité d’approches. Mais les polémiques en son sein n’ont jamais remis en cause les conceptions essentialistes élaborées principalement à la fin du XIXe siècle et au début du XXe.

Lorsque apparaissaient des découvertes susceptibles de contredire l’image du passé linéaire, elles ne bénéficiaient quasiment d’aucun écho. L’impératif national, telle une mâchoire solidement refermée, bloquait toute espèce de contradiction et de déviation par rapport au récit dominant. Les instances spécifiques de production de la connaissance sur le passé juif — les départements exclusivement consacrés à l’« histoire du peuple juif », séparés des départements d’histoire (appelée en Israël « histoire générale ») — ont largement contribué à cette curieuse hémiplégie. Même le débat, de caractère juridique, sur « qui est juif ? » n’a pas préoccupé ces historiens : pour eux, est juif tout descendant du peuple contraint à l’exil il y a deux mille ans.

Ces chercheurs « autorisés » du passé ne participèrent pas non plus à la controverse des « nouveaux historiens », engagée à la fin des années 1980. La plupart des acteurs de ce débat public, en nombre limité, venaient d’autres disciplines ou bien d’horizons extra-universitaires : sociologues, orientalistes, linguistes, géographes, spécialistes en science politique, chercheurs en littérature, archéologues formulèrent des réflexions nouvelles sur le passé juif et sioniste. On comptait également dans leurs rangs des diplômés venus de l’étranger. Des « départements d’histoire juive » ne parvinrent, en revanche, que des échos craintifs et conservateurs, enrobés d’une rhétorique apologétique à base d’idées reçues.
Le judaïsme, religion prosélyte

Bref, en soixante ans, l’histoire nationale a très peu mûri, et elle n’évoluera vraisemblablement pas à brève échéance. Pourtant, les faits mis au jour par les recherches posent à tout historien honnête des questions surprenantes au premier abord, mais néanmoins fondamentales.

La Bible peut-elle être considérée comme un livre d’histoire ? Les premiers historiens juifs modernes, comme Isaak Markus Jost ou Leopold Zunz, dans la première moitié du XIXe siècle, ne la percevaient pas ainsi : à leurs yeux, l’Ancien Testament se présentait comme un livre de théologie constitutif des communautés religieuses juives après la destruction du premier temple. Il a fallu attendre la seconde moitié du même siècle pour trouver des historiens, en premier lieu Heinrich Graetz, porteurs d’une vision « nationale » de la Bible : ils ont transformé le départ d’Abraham pour Canaan, la sortie d’Egypte ou encore le royaume unifié de David et Salomon en récits d’un passé authentiquement national. Les historiens sionistes n’ont cessé, depuis, de réitérer ces « vérités bibliques », devenues nourriture quotidienne de l’éducation nationale.

Mais voilà qu’au cours des années 1980 la terre tremble, ébranlant ces mythes fondateurs. Les découvertes de la « nouvelle archéologie » contredisent la possibilité d’un grand exode au XIIIe siècle avant notre ère. De même, Moïse n’a pas pu faire sortir les Hébreux d’Egypte et les conduire vers la « terre promise » pour la bonne raison qu’à l’époque celle-ci... était aux mains des Egyptiens. On ne trouve d’ailleurs aucune trace d’une révolte d’esclaves dans l’empire des pharaons, ni d’une conquête rapide du pays de Canaan par un élément étranger.

Il n’existe pas non plus de signe ou de souvenir du somptueux royaume de David et de Salomon. Les découvertes de la décennie écoulée montrent l’existence, à l’époque, de deux petits royaumes : Israël, le plus puissant, et Juda, la future Judée. Les habitants de cette dernière ne subirent pas non plus d’exil au VIe siècle avant notre ère : seules ses élites politiques et intellectuelles durent s’installer à Babylone. De cette rencontre décisive avec les cultes perses naîtra le monothéisme juif.

L’exil de l’an 70 de notre ère a-t-il, lui, effectivement eu lieu ? Paradoxalement, cet « événement fondateur » dans l’histoire des Juifs, d’où la diaspora tire son origine, n’a pas donné lieu au moindre ouvrage de recherche. Et pour une raison bien prosaïque : les Romains n’ont jamais exilé de peuple sur tout le flanc oriental de la Méditerranée. A l’exception des prisonniers réduits en esclavage, les habitants de Judée continuèrent de vivre sur leurs terres, même après la destruction du second temple.

Une partie d’entre eux se convertit au christianisme au IVe siècle, tandis que la grande majorité se rallia à l’islam lors de la conquête arabe au VIIe siècle. La plupart des penseurs sionistes n’en ignoraient rien : ainsi, Yitzhak Ben Zvi, futur président de l’Etat d’Israël, tout comme David Ben Gourion, fondateur de l’Etat, l’ont-ils écrit jusqu’en 1929, année de la grande révolte palestinienne. Tous deux mentionnent à plusieurs reprises le fait que les paysans de Palestine sont les descendants des habitants de l’antique Judée (2).

A défaut d’un exil depuis la Palestine romanisée, d’où viennent les nombreux Juifs qui peuplent le pourtour de la Méditerranée dès l’Antiquité ? Derrière le rideau de l’historiographie nationale se cache une étonnante réalité historique. De la révolte des Maccabées, au IIe siècle avant notre ère, à la révolte de Bar-Kokhba, au IIe siècle après J.-C, le judaïsme fut la première religion prosélyte. Les Asmonéens avaient déjà converti de force les Iduméens du sud de la Judée et les Ituréens de Galilée, annexés au « peuple d’Israël ». Partant de ce royaume judéo-hellénique, le judaïsme essaima dans tout le Proche-Orient et sur le pourtour méditerranéen. Au premier siècle de notre ère apparut, dans l’actuel Kurdistan, le royaume juif d’Adiabène, qui ne sera pas le dernier royaume à se « judaïser » : d’autres en feront autant par la suite.

Les écrits de Flavius Josèphe ne constituent pas le seul témoignage de l’ardeur prosélyte des Juifs. D’Horace à Sénèque, de Juvénal à Tacite, bien des écrivains latins en expriment la crainte. La Mishna et le Talmud (3) autorisent cette pratique de la conversion — même si, face à la pression montante du christianisme, les sages de la tradition talmudique exprimeront des réserves à son sujet.

La victoire de la religion de Jésus, au début du IVe siècle, ne met pas fin à l’expansion du judaïsme, mais elle repousse le prosélytisme juif aux marges du monde culturel chrétien. Au Ve siècle apparaît ainsi, à l’emplacement de l’actuel Yémen, un royaume juif vigoureux du nom de Himyar, dont les descendants conserveront leur foi après la victoire de l’islam et jusqu’aux temps modernes. De même, les chroniqueurs arabes nous apprennent l’existence, au VIIe siècle, de tribus berbères judaïsées : face à la poussée arabe, qui atteint l’Afrique du Nord à la fin de ce même siècle, apparaît la figure légendaire de la reine juive Dihya el-Kahina, qui tenta de l’enrayer. Des Berbères judaïsés vont prendre part à la conquête de la péninsule Ibérique, et y poser les fondements de la symbiose particulière entre juifs et musulmans, caractéristique de la culture hispano-arabe.

La conversion de masse la plus significative survient entre la mer Noire et la mer Caspienne : elle concerne l’immense royaume khazar, au VIIIe siècle. L’expansion du judaïsme, du Caucase à l’Ukraine actuelle, engendre de multiples communautés, que les invasions mongoles du XIIIe siècle refoulent en nombre vers l’est de l’Europe. Là, avec les Juifs venus des régions slaves du Sud et des actuels territoires allemands, elles poseront les bases de la grande culture yiddish (4).

Ces récits des origines plurielles des Juifs figurent, de façon plus ou moins hésitante, dans l’historiographie sioniste jusque vers les années 1960 ; ils sont ensuite progressivement marginalisés avant de disparaître de la mémoire publique en Israël. Les conquérants de la cité de David, en 1967, se devaient d’être les descendants directs de son royaume mythique et non — à Dieu ne plaise ! — les héritiers de guerriers berbères ou de cavaliers khazars. Les Juifs font alors figure d’« ethnos » spécifique qui, après deux mille ans d’exil et d’errance, a fini par revenir à Jérusalem, sa capitale.

Les tenants de ce récit linéaire et indivisible ne mobilisent pas uniquement l’enseignement de l’histoire : ils convoquent également la biologie. Depuis les années 1970, en Israël, une succession de recherches « scientifiques » s’efforce de démontrer, par tous les moyens, la proximité génétique des Juifs du monde entier. La « recherche sur les origines des populations » représente désormais un champ légitimé et populaire de la biologie moléculaire, tandis que le chromosome Y mâle s’est offert une place d’honneur aux côtés d’une Clio juive (5) dans une quête effrénée de l’unicité d’origine du « peuple élu ».

Cette conception historique constitue la base de la politique identitaire de l’Etat d’Israël, et c’est bien là que le bât blesse ! Elle donne en effet lieu à une définition essentialiste et ethnocentriste du judaïsme, alimentant une ségrégation qui maintient à l’écart les Juifs des non-Juifs — Arabes comme immigrants russes ou travailleurs immigrés.

Israël, soixante ans après sa fondation, refuse de se concevoir comme une république existant pour ses citoyens. Près d’un quart d’entre eux ne sont pas considérés comme des Juifs et, selon l’esprit de ses lois, cet Etat n’est pas le leur. En revanche, Israël se présente toujours comme l’Etat des Juifs du monde entier, même s’il ne s’agit plus de réfugiés persécutés, mais de citoyens de plein droit vivant en pleine égalité dans les pays où ils résident. Autrement dit, une ethnocratie sans frontières justifie la sévère discrimination qu’elle pratique à l’encontre d’une partie de ses citoyens en invoquant le mythe de la nation éternelle, reconstituée pour se rassembler sur la « terre de ses ancêtres ».

Ecrire une histoire juive nouvelle, par-delà le prisme sioniste, n’est donc pas chose aisée. La lumière qui s’y brise se transforme en couleurs ethnocentristes appuyées. Or les Juifs ont toujours formé des communautés religieuses constituées, le plus souvent par conversion, dans diverses régions du monde : elles ne représentent donc pas un « ethnos » porteur d’une même origine unique et qui se serait déplacé au fil d’une errance de vingt siècles.

Le développement de toute historiographie comme, plus généralement, le processus de la modernité passent un temps, on le sait, par l’invention de la nation. Celle-ci occupa des millions d’êtres humains au XIXe siècle et durant une partie du XXe. La fin de ce dernier a vu ces rêves commencer à se briser. Des chercheurs, en nombre croissant, analysent, dissèquent et déconstruisent les grands récits nationaux, et notamment les mythes de l’origine commune chers aux chroniques du passé. Les cauchemars identitaires d’hier feront place, demain, à d’autres rêves d’identité. A l’instar de toute personnalité faite d’identités fluides et variées, l’histoire est, elle aussi, une identité en mouvement.
Shlomo Sand.

Histoire, Identité culturelle, Judaïsme, Migrations, Religion, Europe de l’Est, Israël, Palestine, Proche-Orient

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Shlomo Sand

Historien, professeur à l’université de Tel-Aviv, auteur de Comment le peuple juif fut inventé,

(1) Texte fondateur du judaïsme, la Torah — la racine hébraïque yara signifie enseigner — se compose des cinq premiers livres de la Bible, ou Pentateuque : Genèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome.

(2) Cf. David Ben Gourion et Yitzhak Ben Zvi, « Eretz Israël » dans le passé et dans le présent (1918, en yiddish), Jérusalem, 1980 (en hébreu) et Ben Zvi, Notre population dans le pays (en hébreu), Varsovie, Comité exécutif de l’Union de la jeunesse et Fonds national juif, 1929.

(3) La Mishna, considérée comme le premier ouvrage de littérature rabbinique, a été achevée au IIe siècle de notre ère. Le Talmud synthétise l’ensemble des débats rabbiniques concernant la loi, les coutumes et l’histoire des Juifs. Il y a deux Talmud : celui de Palestine, écrit entre le IIIe et le Ve siècle, et celui de Babylone, achevé à la fin du Ve siècle.

(4) Parlé par les Juifs d’Europe orientale, le yiddish est une langue slavo-allemande comprenant des mots issus de l’hébreu.

(5) Dans la mythologie grecque, Clio était la muse de l’Histoire.

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Re: De l’antijudaïsme à l’antisémitisme, les racines de la question juive

Message  Invité le Mar 27 Oct - 22:31

Oui, c'est d'ailleurs extrêmement compliqué dans les luttes, comme avec Gaza il y a quelques mois. Il y a eu des manifs auxquelles j'ai refusé de participer. Délicat quelquefois...

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Re: De l’antijudaïsme à l’antisémitisme, les racines de la question juive

Message  niouze le Mer 28 Oct - 11:51

y avait aussi un excellent article dans le cqfd sur cette question l'an dernier (malheureusement j'ai fait un gros menage chez moi et celui si a disparue )
edit : c'est cool je l'ai retrouver en ligne :
Pourquoi la guerre du Proche-Orient est-elle sans fin ? Pourquoi le gouvernement de Tel- Aviv va-t-il « dans le mur » ? À cause du sionisme, affirment plusieurs ouvrages publiés récemment en Israël. Tribune…

EN ISRAËL ET DANS LES COMMUNAUTÉS juives organisées, l’histoire est sioniste, l’identité est sioniste, l’éducation est sioniste, les valeurs sont sionistes. L’épopée fantastique que l’on raconte aux Juifs dès le berceau les a souvent rendus insensibles à l’existence de « l’Autre », à ses droits,à sa souffrance. Mais cette histoire est une fable. Et ce sont des Israéliens (écrivains, journalistes, historiens, cinéastes…) qui sont en train de démonter le mythe.

Les fondateurs du sionisme n’étaient pas croyants, mais ils sont allés puiser dans la Bible tout ce qui pouvait justifier leur projet colonial. En 2002, les archéologues Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman ont décrit dans La Bible dévoilée [1] ce qui ne fait plus aucun doute depuis des décennies. L’épisode d’Abraham est faux. La Genèse parle de dromadaires qui sont apparus des siècles après dans la région. Il n’y a pas eu d’arrivée des Hébreux depuis la Mésopotamie. Moïse, l’entrée ou la sortie d’Égypte, c’est également du pipeau, désolé pour les amateurs de péplums. Josué, la conquête sanglante de Canaan, les trompettes de Jéricho, c’est aussi une légende. Et là, c’est plus sérieux : voilà une apologie du nettoyage ethnique et du massacre.Il est affirmé que « Dieu a donné cette terre au peuple juif ». C’est au nom de ce texte que la moitié de la société israélienne prône aujourd’hui le « transfert », terme de novlangue qui signifie la déportation des Palestiniens au-delà du Jourdain. Le royaume unifié de David et Salomon n’a pas non plus existé. À l’époque, Jérusalem était un village. Il n’y a eu ni temple fastueux, ni reine de Saba. Or, le projet des colons, laïques ou religieux, consiste à reconstituer ce prétendu royaume.

La véritable histoire antique du Proche-Orient ne fait plus de doute chez les spécialistes. La société israélienne continue pourtant d’utiliser sans vergogne la Bible pour justifier la colonisation. Dans Comment le peuple juif fut inventé, [2] l’historien Shlomo Sand reprend la thèse de La Bible dévoilée et démonte le mythe sioniste.
Avant même la destruction du temple en 70 après J. C., il y avait des communautés juives un peu partout,à Babylone, Alexandrie ou Rome. Selon l’histoire officielle, les Juifs d’aujourd’hui seraient les descendants du peuple de Judée chassé par la répression. Après deux millénaires d’errance de la diaspora (dispersion), le sionisme aurait enfin permis de mettre fin à cette « parenthèse ».

Sand explique que la population de Judée n’est pas partie. Les principaux descendants des Hébreux de l’Antiquité sont… les Palestiniens. Alors d’où viennent les Juifs ? Pendant plusieurs siècles et jusqu’à l’empereur Constantin qui consacre la victoire des chrétiens, la religion juive a été prosélyte. De nombreux citoyens de l’Empire romain se sont convertis. Plus tard, des Berbères ou des Khazars se sont aussi convertis, contribuant à la naissance des peuples séfarades ou ashkénazes. Sand s’interroge : à part la religion, qu’y a-t-il de commun entre un Juif polonais et un Juif yéménite ?

Contrairement à la légende sioniste, les Juifs ne constituent pas un « peuple-race ». Leur lien avec la terre de Palestine est fantasmatique, pas historique. Le « retour » en Palestine est un processus colonial. Sand va plus loin : l’existence d’un État juif (où les non-juifs sont des sous-citoyens) est un non-sens. En aucun cas (et les Palestiniens en font tous les jours l’expérience) cet État ne peut être à la fois « juif et démocratique ». La discrimination, l’inégalité, l’apartheid font partie de sa structure.

Bref, les contes de fées peuvent devenir un cauchemar. C’est à partir d’une histoire falsifiée qu’est né le « complexe de Massada », qui fait que les Israéliens se vivent comme des victimes et pas comme les citoyens d’un État qui détruit la société palestinienne. Il n’y aura pas de paix fondée sur l’égalité des droits et la justice au Proche-Orient sans une « dé-sionisation » de la société israélienne.

Article paru dans CQFD n°62, décembre 2008.

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Re: De l’antijudaïsme à l’antisémitisme, les racines de la question juive

Message  ivo le Lun 2 Nov - 12:52

«Nous sommes ici chez nous»
http://www.liberation.fr/monde/0101600436-nous-sommes-ici-chez-nous
Les colonies sauvages ne cessent de s’étendre en Cisjordanie, alors que l’influence des sionistes religieux dans les institutions israéliennes s’accroît.



L’étoile de David géante, faite de planches de bois, est visible depuis la route qui serpente entre les lignes de crêtes au sud de Naplouse, dans le nord de la Cisjordanie. Elle marque, tel un avertissement, l’entrée de Havat Gilad («la ferme de Gilad»), une des colonies sauvages qu’Israël a promis aux Etats-Unis de démanteler. Les maisons en préfabriqué sont nichées sur la pente en terrasse d’une crête, face aux collines couvertes d’arbustes secs et d’oliviers qui s’étendent à perte de vue. La colonie, qui compte une vingtaine de familles, est située en plein territoire palestinien, à proximité de plusieurs villages avec lesquels les incidents sont fréquents. A l’entrée de l’implantation, un hangar abrite la petite usine qui approvisionne en maisons prêtes à monter d’autres colonies sauvages de Cisjordanie. Le carnet de commandes est plein : selon le quotidien Haaretz, les colons construisent tous azimuts en prévision d’un accord entre Israël et les Etats-Unis sur un gel des constructions.

Kippa tricotée. A Havat Gilad même, deux maisons finissent d’être construites en vue de l’arrivée de nouvelles familles. «C’est la plus belle chose qu’un Juif puisse faire, de vivre ici, sur la terre que Dieu lui a donnée», martèle Itay Zar, fondateur de l’implantation et propriétaire de la fabrique. La tête couverte de la kippa tricotée, signe distinctif des membres du courant sioniste religieux, favorable à un Grand Israël qui irait de la mer Méditerranée au Jourdain, il ajoute : «Les gouvernements israéliens n’osent pas dire : "Ici c’est à nous." Ils disent : "Oui, on occupe, il faut donner ça, rendre ça." Cette attitude est le résultat de 2 000 ans de diaspora. Nous devons arrêter d’avoir peur. Nous sommes ici chez nous. La Judée-Samarie [référence aux royaumes juifs antiques correspondant à l’actuelle Cisjordanie, occupée par Israël depuis 1967, ndlr], c’est la solution pour Israël. Le pays ne sera en sécurité que si nous restons ici, pas l’inverse comme essaient de le faire croire les Américains.»

Havat Gilat fait partie de la vingtaine de colonies sauvages que le Premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, s’est engagé à démanteler lors de sa rencontre du printemps avec Barack Obama. Une promesse restée lettre morte, comme celles de ses prédécesseurs, Ehud Olmert et Ariel Sharon. Alors que la communauté internationale considère comme illégales toutes les colonies, Israël fait une distinction entre celles créées avec l’accord des gouvernements israéliens successifs, et les colonies jugées illégales car n’ayant pas reçu le feu vert des autorités. Selon le mouvement israélien La Paix maintenant, opposé à la colonisation, il y en aurait une centaine dans toute la Cisjordanie, regroupant environ 4 000 personnes. Au total, 289 000 Israéliens vivent en Cisjordanie, parmi 2,5 millions de Palestiniens. 190 000 autres Israéliens sont installés dans une douzaine de quartiers de colonisation construits dans la partie orientale de Jérusalem, annexée par l’Etat hébreu.

Malgré leur faiblesse numérique, les habitants des colonies sauvages sont souvent les plus motivés idéologiquement et, pour certains, déterminés à recourir à la violence en cas d’évacuation forcée. Cette détermination et leur capacité de mobilisation rapide expliquent en grande partie les réticences du gouvernement israélien à les évacuer, par peur des incidents, comme en février 2006 à Amona (nord de la Cisjordanie). «S’ils viennent, nous reviendrons 1 000 fois. Laisser cet endroit, c’est comme tuer Gilad une deuxième fois», lance Itay Zar. Havat Gilad a été créée au printemps 2001, près de l’endroit où son frère, Gilad, avait été tué par un Palestinien. En son souvenir, leur père, Moshe Zar, aurait acheté des terres à des Palestiniens pour y créer deux implantations - Havat Gilad et Ramat Gilad. Malgré l’approbation tacite du Premier ministre de l’époque, Ariel Sharon, un ami de Moshe Zar, Havat Gilad n’a jamais obtenu de permis de construire des autorités. La police et l’armée israélienne ont à plusieurs reprises détruit des habitations, mais les habitants les ont reconstruites.

Armée.«Ce n’est pas humain s’ils nous sortent d’ici. Nous servons tous dans l’armée, nous faisons nos périodes de réserve. J’ai combattu au Liban et, en janvier, à Gaza», explique Itay Zar, mettant en évidence la complexité des relations entre l’Etat hébreu et les colons. Loin de constituer une population marginale, les occupants sionistes religieux des colonies, y compris des implantations sauvages comme Havat Gilad, occupent des positions de plus en plus importantes au sein de l’armée«Retranchée dans de nombreuses colonies de Cisjordanie, la droite nationaliste israélienne bénéficie de sa démographie [6 enfants par famille en moyenne, contre 2,5 dans les familles laïques] : l’armée israélienne en est de plus en plus dépendante pour son recrutement, et les hommes politiques pour les élections. Ils occupent des positions-clés au sein de l’armée, du gouvernement, et cherchent à renforcer leur capacité à résister à de futurs retraits territoriaux en étendant leur influence à l’intérieur et à l’extérieur des institutions étatiques», peut-on lire dans un récent rapport de l’International Crisis Group sur le Proche-Orient, dirigé par Robert Malley, ex-conseiller spécial de Bill Clinton. Et le think tank de mettre en garde : «Leur poids et leurs inquiétudes doivent être pris en compte si l’on veut lever l’obstacle que les colonies posent à un accord de paix basé sur deux Etats.»


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Re: De l’antijudaïsme à l’antisémitisme, les racines de la question juive

Message  ivo le Dim 22 Mai - 10:07

Affaire Strauss-Kahn : pourquoi l'extrême droite n'a pas dégainé
http://www.rue89.com/2011/05/20/affaire-strauss-kahn-pourquoi-lextreme-droite-na-pas-degaine-204699


Appelé à enquêter sur le cas de la disparition d'un cheval de course, Sherlock Holmes interroge un détective au sujet d'un « curieux incident » dont un chien aurait été l'auteur cette nuit-là. Comme le détective élude la question – « le chien n'a rien fait » –, Holmes fait cette réplique demeurée célèbre :

« C'est bien cela l'incident curieux. »
Dans le cas de Dominique Strauss-Kahn, directeur du FMI et leader du Parti socialiste français, accusé d'agression sexuelle, nous avons à faire à un curieux incident de même nature. Alors que les accusations contre lui sont tout ce qu'il y a de plus crédibles – DSK a derrière lui une foule de femmes à qui il a fait de sordides avances – l'extrême droite française n'a pas dégainé.

C'est curieux au regard de la longue et vénérable tradition antisémite française, qui prend ses racines dans le populisme de la fin du XIXe siècle. Une nation en prise dans le marasme économique et dirigée par une classe politique inepte ouvrait un boulevard à la démagogie.

Le juif, vu comme un dangereux marginal qui saignait la société

En 1886, Edouard Drumont publiait les deux volumes de sa France juive, appelée à devenir un best-seller. Drumont déclarait la guerre aux banquiers et aux financiers juifs – cette clique « de nez crochus » ou encore « tribu d'Abraham » – qui avaient pris en otage l'économie nationale. Le journal fondé par Drumont pendant l'affaire Dreyfus avait pour devise : « La France aux Français ! »

Mais le juif de l'antisémite était polymorphe. Il ne contrôlait pas seulement le système économique du pays : il cherchait aussi à mettre à bas ce même système. Les nationalistes proclamaient que les rangs des détracteurs de la démocratie libérale étaient truffés, entre autres, de juifs. A la fin du XIXe siècle, les juifs français étaient taxés de socialisme ; à partir de 1917, on les a cette fois traités de suppôts du communisme.

Banquier ou bolchevik, l'idée restait la même : financièrement et politiquement, le juif était un dangereux marginal qui saignait à blanc la nation française.

Il y avait une troisième facette à la nature prédatrice du juif qui permet de sonder plus profondément l'histoire française : celle de suborneur. Prenant racine dans la diffamation sanglante du Moyen-Âge, cette image évolua jusqu'à faire du juif une menace pour la pureté sexuelle de la communauté.


Un antisémitisme très souvent exploité

Des écrivains aussi outranciers que Louis-Ferdinand Céline, aussi influents que Sibylle de Mirabeau (connue sous le nom de plume de Gyp) et aussi respectables que Maurice Barrès, ont exploité cette peur. Pour ceux-ci comme pour d'autres auteurs, il semblait y avoir une corrélation directe entre la décadence qui menaçait ostensiblement la France et la recrudescence de mariages interconfessionnels entre chrétiens et juifs.

Durant l'avant et l'après-guerre, deux hommes politiques français devinrent des paratonnerres pour cet antisémitisme d'un genre nouveau. Lorsque Léon Blum, leader socialiste, devint président du Conseil en 1936, il fut attaqué avec une férocité et une violence remarquables même pour le discours politique de l'époque. Le député Xavier Vallat déclare avec dégoût :

« Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain va être dirigé par un juif. »

Il déclare aussi :

« Je dis […] que pour gouverner cette nation paysanne qu'est la France, il vaut mieux avoir quelqu'un dont les origines, si modestes soient-elles, se perdent dans les entrailles de notre sol, qu'un talmudiste subtil. »

Il n'est pas surprenant que, la guerre approchant, autant de voix de la droite française aient annoncé :

« Plutôt Hitler que Blum ! »


Moins de dix ans après que la France ait été libérée de ce souhait exaucé, ce fut au tour d'un autre remarquable politicien, Pierre Mendès-France, d'essuyer cette lamentable tempête rhétorique. Mendès-France, un économiste qui avait gagné l'admiration, sinon le soutien de Charles de Gaulle, devint président du Conseil en 1954. Pierre Poujade, député à l'Assemblée nationale dans la droite ligne de Drumont et Vallat, fut outré :

« Nous ne serons pas les jouets d'une armée de métèques parasites qui campent sur notre sol et qui, avant d'avoir souffert, parlent de nous dicter la loi. »


Une carrière bâtie sur des piques racistes

La fin de la bonne fortune politique de Poujade ne marqua pas la disparition de l'antisémitisme en France, bien au contraire. Le plus célèbre partisan de Poujade, Jean-Marie Le Pen, cultiva à son tour les étranges orchidées de cette serre idéologique. Que ce soit en déclarant que les chambres à gaz n'étaient qu'un « détail de l'Histoire » ou en surnommant le député socialiste Michel Durafour « Durafour crématoire », Le Pen a bâti sa carrière sur des piques racistes.

Lorsque sa fille Marine prit sa succession à la tête du FN, les médias avaient annoncé que le parti était à un tournant décisif. Jeune et rôdée aux médias, Marine Le Pen était déterminée à moderniser le parti de son père, notamment en le débarrassant de son image antisémite.

Elle avait alors déclaré qu'elle ne partageait pas les opinions de son père sur l'histoire – sans pour autant préciser quelle était sa propre vision – et purgea le parti de façon ostentatoire des membres qui affichaient leur goût pour le salut nazi ou les crânes rasés.

C'est là que nous en venons au chien qui n'a pas aboyé. Dans un pays inondé par les bulletins et commentaires sur l'arrestation de DSK, les déclarations publiques de Marine Le Pen ont été étonnamment circonspectes. Bien que choquée par la nature des charges, plutôt que de puiser dans le répertoire paternel de provocation rhétorique, elle a rappelé à son interlocuteur que DSK bénéficiait de la présomption d'innocence.

Face à ces remarques, cependant, il ne faut pas perdre de vue les efforts de Marine Le Pen pour mélanger les craintes morbides de la France concernant l'immigration avec sa peur grandissante de la mondialisation.

La peur du juif est passée de mode

L'immigré à craindre n'est plus le juif d'Europe de l'Est, mais le musulman d'Afrique du Nord. Le musulman représente à présent tout ce qui menace le tissu social et économique de la nation.

Et les institutions internationales et supranationales ne sont pas de moindres menaces pour la France. Marine Le Pen a récemment attaqué non seulement l'Union Européenne – en proposant le retrait de la France de la zone euro – mais également le FMI, présidé jusqu'à cette semaine par l'homme qui aurait été son adversaire probable en 2012. DSK, comme l'immigré musulman, n'est rien de plus que le fossoyeur de l'identité nationale française.

Pour la présidente du FN, la France est assiégée par ce qu'elle appelle « l'islamisme » et la domination de « l'argent-roi ». Tous deux, avertit-elle, forme le double totalitarisme de notre ère.

Il est possible que des formules comme « argent-roi », qui font écho à la rhétorique de Drumont et Poujade, soient accidentelles. Nous en saurons certainement plus dans les semaines et mois qui suivront. Pour le moment, la question est de savoir si nous devons laisser à Marine Le Pen la même présomption d'innocence qu'elle a accordée à sa bête noire.

Traduction de Manuela Legna.

Illustration : portrait d'Edouard Drumont au milieu de son journal antisémite (Michael Burns/Wikimedia Commons).
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